14 Août 2025
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Hassan K (Keyvane de son vrai nom), est un one-man-band et bidouilleur d'origine iranienne. Tel un alchimiste des sons, il forge un alliage singulier entre tradition mystique perse et dancefloor dégénéré, en créant une collision déjantée et schizophrénique entre folklore iranien, électro breakcore, metal extrême et surf-music.
Alternative Radio lui a soumis 11 morceaux liés à son univers musical.
Secret chiefs 3 : « Ishraquiyun - saptarshi » (7’’ - 2011)
On commence avec le projet mené par Trey Spruance, Secret Chiefs 3, qui semble être peut être ta plus grande influence...
Punaise oui, quel bonheur ce groupe, je ne m'en lasse pas. J'étais déjà complètement fou de Mr Bungle, le groupe que partageait Trey Spruance avec Mike Patton et d'autres musiciens tout aussi talentueux. Leur proposition était une vraie claque... à mon sens un des groupes qui a mis fin à toutes les formes de langage musicales : ils ont tout expérimenté. Ils mélangeaient habilement tous les genres, styles musicaux sans que ça sonne kitch comme beaucoup de groupes de « fusion ».
Secret Chiefs 3 reste dans cette dynamique, avec une rigueur traditionaliste assez singulière. Trey Spruance arrive a narrer l'histoire de l'Iran médiéval avec un concept de groupes protéiformes et d'albums thématiques extrêmement riches. Bien que ce soit de la musique traditionnelle réinterprété à la sauce rock californienne, tout est extrêmement moderne. Je pourrai en parler des heures et ne faire que des commentaires élogieux : il faut vraiment écouter cette perle musicale. Juste pour finir, SC3 c'est aussi une entrée vers un orientalisme assez méconnu, une porte vers l'Iran ésotérique, mystique, un accès à une littérature médiévale, qui curieusement, a beaucoup influencé les cultures occidentales modernes. Bref, SC3 c'est, à mon sens, le plus bel hommage qu'un groupe ait pu faire à l'Iran.
Ahmad Ebadi : « afshari » (robaeiat-e khayyam – 1972)
Tu es d’origine iranienne et donc un peu de musique traditionnelle perse, avec ce joueur de setar (sorte de luthe perse) iranien.
Mais c'est parfait pour le thé de 16h ! Nan plus sincèrement, cet instrument est incroyable, très reposant, notamment quand il est utlisé pour illustrer l'histoire de la perse, ses mythes, ses légendes, ses poèmes. D'ailleurs, je ne connais pas cette pièce d'Ahmad Ebadi, mais d'après le nom que tu me donnes c'est probablement une lecture instrumentale des Rubaïyats du grand poète Omar Khayyam.
Zangoleah : « uncle chaimaker » (7’’ - 1968)
On reste en Iran avec ce morceau qui puise dans le garage-rock psyché en vogue à l’époque en Occident. A l’époque il y avait un tas d’artistes iraniens qui s’inspiraient des musiques modernes occidentales. Aujourd’hui c’est beaucoup plus compliqué de le faire ouvertement là-bas, comme le montre le film « les chats persans » par exemple.
Je pense que les influences vont des les deux sens, ce n’est jamais vraiment unilatéral. En occident, dans les années 60's, il y a eu toute une vague de rock psychédélique très largement influencé par les musiques indo-européenne (on pense bien évidemment à Georges Harrisson et son amour pour le sitar). La musique amplifiée et les formations réduites ont impacté les tendances au Moyen-Orient et en Asie. Zangoleah en est un bon exemple. Je trouve très agréable d'écouter du rock pop, mais chanté dans une langue différente de l'anglais. Ça marche super bien à chaque fois, je suis un fou de rock 60's Vietnamienne, Turque, Égyptienne... Et en parlant d'Égypte, je me permets de faire une parenthèse, même si on s'éloigne de l'Iran : Omar Khorshid est un très bel exemple de musique traditionnelle joué avec une formation pop / rock. Ça sonne comme un mélange de culture, mais ça reste de la musique 100% orientale, complètement électrisé. Parenthèse fermée. Pour en revenir à la musique live en Iran, c'est très compliqué, mais il peut y avoir des surprises. Pour faire simple, on peut faire de la musique radicale, cela est toléré, tant que les paroles ne sont pas contestataires.
Venetian Snares « masodik galamb » (rossz csillag alatt született - 2005)
On retrouve beaucoup d’influences breakcore dans ta musique et donc obligé d’évoquer un des grands noms du genre, Venetian Snares avec un extrait de son chef d’oeuvre « rossz csillag alatt született »
C'est drôle parce que je n'aime pas trop la musique électronique, je préfère la musique acoustique amplifiée, voir de vraies instrumentistes sur scène. Mais le breakcore c'est quand même quelque chose. C'est très extrême, ça se prend pas la tête, c'est drôle, ça ose des choses : on ne s'ennuie pas à l'écoute. Pour la référence, j'ai une préférence pour l'album "Cavalcade Of Glee and Dadaist Happy Hardcore". Bien que ce soit un vrai tour de force, le mélange de samples de musique neo classique et de breakbeat de "Rossz csillag alatt született" a peut être un poil mal vieilli.
Darth Vegas « bomb and the snowman» (s/t – 2003)
Groupe que tu m’avais fait découvrir et que je considère comme l’un des plus talentueux descendants de la folie musicale de Mr Bungle
C'est vrai. Il y a beaucoup de clones de Mr Bungle, des tentatives plutôt loupées. Darth Vegas c'est vraiment brillant. Ça garde la même saveur que Mr Bungle (la virtuosité de Mike Patton en moins), la recette d'un big band cartonesque mélangé à du métal et des folklores de multiples pays. Je crois qu'ils ne sont plus actifs, c'est vraiment dommage. J'en profite pour ajouter qu'ils étaient sur un super label Australien : Valve Records, sur lequel il y a vraiment plein de bons trucs à écouter !
Dick Dale « misirlou twist » (surfer’s choice - 1962)
Beaucoup de surf-music dans ta musique et donc un standard du roi du genre, Dick Dale qui revisite cet air traditionnel greco-orientale
C'est une mélodie tellement efficace. Quand j'ai entendu ce titre à l'ouverture de Pulp Fiction, j'ai été scotché comme beaucoup d'autres. Misirlou ça a été mon initiation à la surf music. J'ai beaucoup rejoué cette suite de notes à la guitare et j'ai commencé à chercher des titres similaires. Au delà des classiques, j'ai découvert quelques perles (Messer Chups, End) et un vaste monde musical qui reprenait les principes techniques de la surf. Il y a énormément de similitudes entre le rock oriental, la musique bollywoodienne et la surf californienne. Je suis toujours demandé si ce n'était pas dû à la complexité des sons et des effets que l'on pouvait sortir avec une configuration guitare aussi simple : juste une guitare avec un ampli réglé sur une reverb à fond suffit à faire un son surf rock.
L’Oeillere « l’oeillère » (s/t - 2017)
Un ami à toi qui partage bon ombres d’influences en commun mais pour un rendu complètement différent...
De son vrai nom Nicolas Gardrat. C'est un guitariste virtuose, mais surtout un compositeur de génie. Avec une simple guitare acoustique, il capable de tenir des dizaines de minutes à raconter des histoires sonores. Il est très exigeant, jusqu'à se donner des contraintes de diffusions (pas de streaming, beaucoup de performance dans des lieux culturels associatifs / improvisés / autogérés, une implication artistique et humaine qui va au delà de ses compositions musicales). Avec Madame Macario et d'autres, il a aussi joué dans un groupe fou que je recommande vivement : Babil Sabir. Ça fait un moment que je ne l'ai pas vu sur scène, ça manque. J'en profite pour lui faire de la petite pub, il fait actuellement du vin dans les Corbières, il a une chouette cuvée : Jan Festo. Ça c'est pour les amateurs de pinards.
Sublime Cadaveric Decomposition : « untitled » (s/t – 2001)
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Tu puises tes influences également dans le metal extrême et sur ton dernier album, « isteghna », il y ce morceau, « akvan », qui m’a beaucoup fait pensé au « gore-grind » de ces timbrés de Sublime Cadaveric Decomposition
J'ai une relation compliquée avec le métal. J'en étais très amateur quand j'étais adolescent. Lorsque je cherchais un peu de fraîcheur sonore, c'était la musique la plus en marge que j'arrivais à trouver dans les magasins. Puis, j'ai découvert la musique d'avant garde, expérimentale en parcourant les médiathèques alternatives et en téléchargeant les musiques les plus bizarroïdes chinées sur les salons de torrents. En écoutant de la musique plus exigeante, plus brut, plus sincère, plus singulière, je me suis rendu compte que les codes de la musique métal étaient très marketing : à mon sens, l'image de ces groupes, le spectacle, la production prennent le dessus sur les modes de compositions. Même si le son est radical, efficace, délicieusement sauvage, je ne peux plus en écouter plus de 10 min (attention, c'est très subjectif, d'autant plus que j'adore le public métal, et la seule danse que je maîtrise c'est le moshpit couplé de headbanging).
Néanmoins, ce que j'aime avec les genres et les styles, en dehors de leur musicalité, c'est les mythes qu'ils construisent. Lorsqu'on parle de spectacle, de marketing, on peut dire que la violence du black métal norvégien (plus particulièrement Mayhem) a marqué l'histoire de la musique, et que depuis, le métal est identifié comme la bande son des ténèbres. J'adore cette musique quand elle est intelligemment intégrée avec cette valeur. Dans le champ de l'art contemporain par exemple (je pense aux Cremasters Matthew Barney, ou à Sailor et Lula de David Lynch). C'est un peu comme ça que je l'assimile dans mes albums. Si l'histoire que je raconte évoque un personnage maléfique de la mythologie perse, j'utilise cette couleur sonore pour donner des repères à l'auditeur.
Porest : « continental revolt » (tourrorists - 2006)
Un des projets de Marc Gergis, qui a sorti pleins de compil’ incroyables de morceaux introuvables de Syrie, d’Irak, du Cambodge, etc sur l’excellent label Sublime Frequencies, et qui fut le 1er à sortir en occident des enregistrements de l’homme aux 500 cassettes, le pape de l’electro-chaâbi, Omar Souleyman
Un gros respect pour Mark Gergis. Au-delà de son génie musical, de la pluralité de ses projets, de sa voix radiophonique … c'est aussi un anthropologue improvisé. Avec sa casquette de producteur au sein de Sublime Frequencies il a relayé des centaines de titres populaires de la culture orientale et asiatique. J'aime sa posture politique, très orientalo-centré, anti-capitaliste avec une claire amertume envers les États Unis et leurs multiples ingérences. C'est un personnage avec beaucoup de panache, mais aussi beaucoup d'humour : "continental revolt" est un des rares morceaux instrumental qu'il a composé, beaucoup de ses titres sont des chansons, des collages radiophoniques hilarants et engagés.
Dolomites « in mid-flight 723 » (8bit balkan – 2011)
Tu as un gros côté geek et donc un morceau d’électro 8-bits. On peut le voir notamment avec ta guitare auquel tu as greffé une manette wii et qui te sert à contrôler les boites a rythmes
Oui ça a été une partie de mon travail d'auteur de détourner des dispositifs et de coder une partie de mon set. Les mouvements de circuit bending, de musique 8bits, de hacking éthique sont totalement fascinants. L'idée de se construire soit même un instrumentarium avec de l'existant, des objets désuets, recyclés c'est très satisfaisant. Il y a des contraintes d'instabilités techniques et de timbres redondants, mais avoir le contrôle sur ses dispositifs donne une certaine liberté de création et de restitution. J'ai beaucoup voyagé avec mon ami Jankenpopp, qui utilise beaucoup la game boy comme outil de composition. Et ça m'a toujours fait halluciner de le voir prendre les transports avec un tout petit PC, sa console, un micro et un slip pour poser un super live électronique partout où il passe.
Stanley Kubi « I’m not dead » (music by – 2007)
On termine avec l’ancienne formation de Madame Macario, dont tu as rejoins il y a quelques années son catalogue de booking dans lequel on retrouve bon nombres de formations iconoclastes : Senyawa, Guess What, Uz Jsme Doma, Faun Fables, Melt Banana….
C'est toujours frustrant d'écouter Stanley Kubi : c'est fou, ça sent le rouleau compresseur du punk, une expérience live unique … et je n'ai malheureusement jamais vu la performance. Macario m'en a souvent rapporté des annectotes drôles et émouvantes. J'espère que ça restera aussi culte que le réalisateur dont ils détournent le nom. En tout cas, j'incite aussi le public à regarder de près les propositions et le catalogue de Madame Macario. Toutes ses sorties et ses tournées sont géniales. Je me permets de donner le lien de son site car c'est un vrai punk, qui travaille en souterrain! http://www.angrry.propagande.org/
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