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Interview El Maout

Chantre de l'électro-buccale, MC, beatboxer et beatmaker aux confins du hip-hop expérimental et des musiques électroniques, El Maout cultive depuis plus de dix ans un univers singulier porté par des concerts intenses où l'improvisation occupe une place centrale. Après plus d'un an de pause, il revient avec deux nouveaux projets : Poupounes & Moumoutes, aux côtés de MC Pounz, et la sortie d'un premier véritable album solo. Nous avons profité de son concert Chez Tatabel, à Plomodiern, pour lui poser quelques questions.

 

Quelles sont tes premiers souvenirs musicaux ?

Quand j'étais gamin, j'écoutais surtout ce que passaient mes parents. J'ai eu une grosse période Beatles, je devais avoir une dizaine d'années. Je chantais leurs morceaux toute la journée. Ensuite, il y a eu Charles Trenet, Bobby Lapointe… Je me souviens aussi d'une cassette du Golden Gate Quartet qui tournait souvent dans la voiture de ma mère. Ça m'a énormément marqué, tout comme les Doors ou l'album Unplugged d'Eric Clapton. Ce sont vraiment les bandes-son de mon enfance.

 

Et tes premières découvertes personnelles ?

Le déclic est venu avec le bibliobus qui passait dans mon village. J'ai grandi dans un petit coin du Finistère et la bibliothèque ambulante proposait une sélection de CD étonnamment pointue. C'est probablement là que j'ai découvert KRS-One grâce à des compilations de rap américain.

Ensuite, au collège, je demandais des CD à Noël. J'écoutais Le Peuple de l'Herbe, High Tone… Avant ça, j'étais surtout plongé dans le rap français : IAM, NTM, Idéal J, Oxmo Puccino… Puis Internet est arrivé, et ça a complètement changé ma manière de découvrir la musique.

J'ai aussi traversé une grosse période jazz avec Julien Lourau ou Laurent de Wilde. Je me rappelle notamment de Organics, un album mêlant prog', électro et instruments, avec une forte tendance jungle et des rythmes effrénés. Un soir où je l'écoutais pour m'endormir, je me suis réveillé en plein milieu d'un morceau ultra-rapide, complètement paniqué, le cœur battant à toute vitesse. C'est sans doute la première fois que je ressentais physiquement la puissance de la musique.

Comment est né le projet El Maout ?

Le projet est né fin 2013, quand j'ai découvert la loopstation grâce à un ami norvégien avec qui je faisais du théâtre de rue.

À l'époque, je jouais un personnage qui s'appelait Helmut, un batteur-karatéka allemand. En revenant vivre en Bretagne après plusieurs années passées ailleurs, j'avais envie de renouer avec la langue et la culture bretonne. J'ai transformé Helmut en El Maout, qui signifie « le bélier » en breton.

Au départ, j'ai pourtant cherché toutes sortes de noms de groupe. Franchement, certains étaient catastrophiques. Puis j'ai fini par comprendre que le bon nom était là depuis le début.

J'ai aussi pris comme nom de dj, Le Matou, qui est un anagramme de El Maout, blase que j'ai failli garder après ma pause de plus d'un an.

Ton « yaourt » est devenu une véritable signature. Comment cette idée est-elle apparue ?

Ce n'était absolument pas prévu.

Je n'ai jamais "rappé", jamais écrit. Ce qui m'intéresse avant tout, c'est la musique dans tout ce que j'écoute. Quand j'ai commencé à construire des morceaux avec la loopstation, je me suis vite rendu compte qu'une fois la boucle lancée, il fallait lui donner une autre dimension sur scène.

J'ai donc commencé à utiliser ma voix, mais sans avoir envie d'écrire de paroles. J'ai repensé au spectacle avec mes potes norvégiens où chacun parlait une langue imaginaire. Je me suis dit : « Pourquoi ne pas refaire ça ? »

Comme mes influences venaient beaucoup du rap américain, mon yaourt a rapidement pris une couleur anglophone. Et, au début, beaucoup de gens ont cru que je rappais vraiment en anglais.

 

Tu définis souvent ta musique comme de l'« électro-buccal ». Pourquoi cette expression ?

Parce qu'aucune autre ne me convenait.

« Beatbox », c'était trop réducteur. « Rap » ou « hip-hop » aussi. Mes influences vont bien au-delà : il y a du dub, de la techno, de l'électro, du jazz…

Et puis « buccal », parce que la bouche était au centre de tout ce que je faisais. Aujourd'hui encore, même si j'utilise davantage de claviers, la voix reste mon instrument principal.

Au fond, « électro-buccal » ne veut pas dire grand-chose. Mais ça intrigue, et c'est très bien comme ça.

 

"Quand une improvisation fonctionne, il se passe quelque chose de très fort. C'est cette sensation que je cherche en permanence.

J'ai une vraie phobie de la reproduction."

 

Une grande partie de tes concerts repose sur l'improvisation. Pourquoi ce choix ?

Parce que j'ai besoin de me surprendre.

Si je reproduis exactement le même concert tous les soirs, je finis par m'ennuyer. Et dès que je m'ennuie, le public le ressent.

J'arrive avec des idées, des directions, mais je construis beaucoup de choses sur le moment. J'aime réagir à ce qui se passe, à l'énergie du public, mais surtout à ce que je ressens moi-même.

Quand je prends du plaisir sur scène, les gens le sentent immédiatement. Et quand une improvisation fonctionne, il se passe quelque chose de très fort. C'est cette sensation que je cherche en permanence.

J'ai une vraie phobie de la reproduction.

Après dix ans de tournée, tu as pourtant décidé de mettre El Maout en pause.

Oui, parce que j'avais l'impression d'avoir fait le tour de cette formule.

Le projet continuait à tourner, mais je sentais que je risquais de perdre en sincérité. Je préférais m'arrêter avant de commencer à tricher avec moi-même ou avec le public.

Il y avait aussi une dimension plus humaine. Tourner seul offre une liberté incroyable, mais c'est aussi très solitaire. Tu voyages seul, tu joues seul, tu rentres seul. Au bout d'un moment, ça pèse.

Quand j'ai commencé à partir avec un régisseur son, j'ai réalisé à quel point le simple fait de partager les trajets ou les souvenirs changeait tout.

 

Aujourd'hui, tu reviens avec le projet Poupoune & Moumoute aux côtés de MC Pounz. Comment est née cette aventure ?

On se connaît depuis longtemps.

Lui écrit des textes magnifiques, très poétiques. Moi, je compose des instrumentaux. L'idée est venue assez naturellement : réunir nos deux univers.

Au départ, on voulait simplement enregistrer un disque. Puis on l'a adapté pour la scène, et aujourd'hui, on prend énormément de plaisir à jouer ensemble.

Avant même la musique, un groupe reste une aventure humaine. Et je pense qu'on ne fait que commencer.

Sur ce projet, on t'entend rapper en français. C'était une envie de longue date ?

Oui, mais je ne me considère toujours pas comme un auteur.

Les textes sont ceux de Pounz. Je reprends certaines parties, mais je préfère laisser les mots à quelqu'un qui sait vraiment les écrire.

Moi, ce qui me passionne, c'est de fabriquer la musique. Et, pour l'instant, ça me suffit largement.

 

"Je crois qu'il y a une part assez sombre en moi, et j'avais envie de l'assumer. C'est plus facile de le faire en studio que sur scène."

 

Tu t'apprêtes à sortir à la rentrée ton premier véritable album solo, meydey. En l'écoutant, on découvre un univers beaucoup plus sombre que celui de tes concerts. Comment est né ce disque ?

Je crois que c'est effectivement ce qui frappe en premier.

Quand j'ai commencé à travailler dessus, il y a environ deux ans, j'ai tout de suite senti que j'allais explorer quelque chose de plus sombre. D'ailleurs, c'est exactement ce que j'ai demandé au graphiste. Il avait déjà réalisé la pochette de mon précédent EP, shaygesi ha, qui était très lumineuse, pleine de couleurs, presque estivale. Cette fois, je lui ai simplement dit : « On garde un peu de couleur, mais on va vers quelque chose de plus sombre. »

Les morceaux n'ont pas tous été composés au même moment, mais les premiers datent de cette période. Je les ai enregistrés en plein hiver, dans une période où je traversais moi-même quelque chose de plus introspectif.

Je crois qu'il y a une part assez sombre en moi, et j'avais envie de l'assumer. C'est plus facile de le faire en studio que sur scène.

Je suis rarement très optimiste quand je regarde le monde, qu'il s'agisse de politique, des questions sociales ou de l'état général de la société. Forcément, tout ça finit par traverser la musique.

 

Le studio est donc devenu un terrain d'expression différent du live ?

Complètement.

Jusqu'ici, j'avais surtout expérimenté la scène. C'était mon terrain de jeu. Aujourd'hui, je découvre le travail en studio, et ça me passionne.

Ce sont deux exercices totalement différents. Sur scène, on cherche l'énergie du moment, l'échange avec le public. En studio, on peut aller beaucoup plus loin dans les textures, les émotions, les ambiances.

Je crois que j'ai envie d'accorder davantage de place à ce travail-là. Peut-être même de rééquilibrer les choses entre le live et le studio.

Quand j'étais plus jeune, certains disques m'accompagnaient selon les périodes de ma vie. À certains moments, j'avais besoin d'écouter telle musique, à d'autres quelque chose de complètement différent.

Aujourd'hui, je me demande si je peux, à mon tour, créer des morceaux qui accompagneront les gens de cette manière. Des morceaux capables de susciter une émotion, même en dehors du concert.

 

Sur l'album, tu t'es entouré de plusieurs invités. Comment se sont faites ces collaborations ?

Il n'y a rien de calculé. Je ne suis pas allé chercher des noms parce qu'ils étaient dans l'air du temps. Ce sont uniquement des histoires de rencontres et de feeling.

Par exemple, avec l'un des invités, le rappeur californien Charles X, on s'était croisés lors d'un concert au l'Ubu, à Rennes. On avait bien accroché, puis on s'était perdus de vue. Des années plus tard, je l'ai recontacté en lui disant : « J'ai une instru, est-ce que ça te dirait de poser un couplet ? » Je n'y croyais pas trop, mais il a accepté tout de suite.

Après, ça a été un peu laborieux. On n'est pas les champions des échanges de mails : parfois, il fallait attendre trois semaines pour avoir une réponse. (Rires.) Mais finalement, le morceau s'est fait.

J'aime beaucoup sa voix. Elle est très sensible, très chantante, tout en gardant une vraie couleur rap. C'est exactement ce qui me plaisait chez lui.

 

On retrouve aussi Plouz & Foen sur le disque...

Oui. Ce sont deux jeunes rappeurs entre Brest et le Sud-Finistère qui rappent en breton. J'en connais un depuis longtemps et je trouvais intéressant de les inviter.

C'est vrai qu'on me fait souvent remarquer que El Maout porte un nom breton alors que je ne chante jamais dans cette langue. Je n'ai jamais ressenti le besoin de le faire moi-même, mais je trouvais chouette qu'ils apportent cette couleur bretonne à l'album.

Au final, les invités sont peu nombreux. Il y a eux, il y a Pounz, Charles X… et c'est tout. Je voulais que chaque collaboration ait du sens.

 

Tout comme ton projet avec Pounz, l'album sort en vinyle...

J'avais vraiment envie de cet objet.

Le vinyle permet aussi une écoute particulière. J'ai construit les deux faces comme deux univers différents. La face A rassemble tous les featurings et reste très marquée par le hip-hop. La face B est plus sombre, plus électro, avec des influences punk.

Finalement, ça ressemble beaucoup à mes concerts. Je suis incapable de faire un set uniquement rap. J'ai toujours besoin d'y glisser un morceau post-punk, quelque chose de plus dansant, ou d' autres influences.

Certaines personnes diront qu'il n'est pas très cohérent de mélanger autant de styles sur un même disque. Moi, je préfère assumer cette diversité. C'est simplement ce que je suis.

Et puis, sur un vinyle, cette séparation entre les deux faces fonctionne particulièrement bien.

 

Quels sont les projets pour les prochains mois ?

Cet été, mon objectif est surtout de retrouver la scène.

Je joue quasiment tous les week-ends, essentiellement en Bretagne, avec beaucoup de petites dates. J'avais besoin de retrouver le contact avec le public, de reprendre mes repères et de tester de nouveaux morceaux.

Aujourd'hui, je continue le solo, mais je ne suis plus dans le même état d'esprit qu'au début. Quand j'ai lancé El Maout, j'étais prêt à partir partout, tout le temps. Maintenant, ce n'est plus ce que je recherche.

J'ai surtout envie de développer le duo avec MC Pounz et de garder le solo pour les concerts qui me font vraiment plaisir.

Je travail aussi avec un batteur en ce moment et bientôt je vais peut-être faire évoluer la formule solo en duo avec une nana à la voix.

 

Pour terminer, un dernier coup de cœur musical ?

Noura Mint Seymali! J'adore les voix et mélodies de Mauritanie. Le dernier Jack White promet d'être bien cool si on se réfère au single « G.O.D. and the Broken Ribs ». Et j'ai découvert Prince Harvey. J'aime bien son côté décalé et mignon rarement revendiqué dans le rap. D'ailleurs, Il se pourrait qu'on collabore sur un titre prochainement! J'aime toujours autant Société Etrange, et en vrac, Mouvma, Alé, Model Actriz, Landowner, Danny Brown, Schoolboy Q....

 

Liens:

- Bandcamp

- Facebook

- Insta

- Youtube

- Bandcamp Poupoune et Moumoute

 

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